• Mathilde Natpro

Graines de Curieux : la diversification agricole et alimentaire locale

Amener plus de céréales alimentaires bio sur les terres wallonnes, diversifier les cultures, transformer localement les productions bio belges, … Voilà tant de défis relevés par Isabelle, Moïra, Benoît, Christine et Luc, chez Graines de Curieux. Et on peut le dire : c’est plutôt réussi ! Nous vous invitons à mieux connaître cette entreprise 100 % belge, 100 % bio, que nous avons visité lors du système participatif de garantie de Nature & Progrès.


Une vision, un projet

Graines de Curieux c’est la concrétisation de l’ambition d’Isabelle Coupienne et Eddy Montignies. Ces derniers, forts actifs dans le milieu agricole bio depuis des années, souhaitaient pouvoir proposer de l’accompagnement technique à des agriculteurs bio voulant une gestion respectueuse de leur sol et bénéfique pour la biodiversité, tout en étant productifs et rentables. C’est ainsi qu’est née la société Land Farm and Men en 2014. Constatant que les agriculteurs avaient peu de prise sur les débouchés de leurs cultures, Isabelle et Eddy décident de monter en parallèle la marque Graines de Curieux pour valoriser les productions issues de leurs agriculteurs partenaires. Depuis, Eddy a suivi son propre chemin, toujours dans la même philosophie et parfois en partenariat avec Graines de Curieux, et c’est Isabelle qui est aux commandes de la société. Dès le départ, ils ont bénéficié de l’appui de Moïra qui est maintenant responsable commerciale et qui nous a accompagné lors de cette visite. L’équipe est complétée par Benoît, responsable technique, Christine, responsable qualité, et Luc, opérateur de production. Car oui, le projet a bien rencontré ses ambitions et l’équipe a dû s’agrandir.


Diversifier l’offre bio locale

Dès le départ, les objectifs fixés étaient clairs : premièrement, optimiser la vie du sol en diversifiant les productions et en jouant sur les associations de cultures, et deuxièmement, dégager une marge intéressante pour l’agriculteur. C’est ainsi qu’au menu des cultures proposées on retrouve : des céréales alimentaires à bonne plus-value comme l’avoine pour le floconnage, des céréales rustiques tel que le petit épeautre, du colza, de la lentille en association avec de la caméline ou de l’épeautre, du quinoa. Non seulement cela permet de diversifier la gamme alimentaire wallonne avec des cultures hors du commun chez nous (quinoa, lentille), mais ces cultures offrent également des avantages agronomiques (allongement des rotations) et économiques (diversification des débouchées) aux producteurs.


Moïra nous explique : « On ne voulait pas faire du « made in Belgium » d’étiquette, on a toujours voulu que nos produits soient 100% belges du début à la fin. Que le consommateur belge puisse consommer belge et donc aussi soutenir par ses actes d’achat des producteurs bio belges. Sur nos étiquettes on peut lire « grown in Belgium » et ce n’est pas du vent ! ». Cette volonté du local se traduit dans la prise en charge de la filière jusqu’au bout. En effet, stimuler la production en Belgique ne fut pas le plus gros défi de Graines de Curieux. Car après la récolte, ces céréales, ces lentilles, ce quinoa, il faut les stocker, les sécher et les trier. Pour l’épeautre il faut même le décortiquer. Chacune de ces étapes demande une infrastructure spécifique. Au moment du lancement du projet, il était impossible de trouver la plupart des machines nécessaires à la transformation des productions en Wallonie. Et les investissements nécessaires étaient impossibles à supporter pour une entreprise émergeante. Isabelle a donc dû trouver des sous-traitants au plus proche, mais cela amenait tout de même à des transports jusqu’en France, au Luxembourg, en Allemagne…



Et sur ce point, Graines de Curieux peut se targuer d’avoir fait du chemin ! Car depuis 2021, grâce au bon développement de l’entreprise, les investissements nécessaires pour ramener l’ensemble de la chaîne de production sur place ont pu être réalisés. Ainsi, l’entrepôt de production comprend maintenant : des loges de stockage, un séchoir au gaz, une décortiqueuse et une chaine de tri élaborée (trieurs mécanique, alvéolaire et optique). Sont même bientôt prêtes à être mises en route : une presse à huile et une embouteilleuse. Ce qui fait qu’actuellement, les seuls processus encore sous-traités sont : la mouture de la farine aux Moulins Nova, le floconnage de l’avoine qui se fait en Flandres, la fabrication des biscuits à la Biscuiterie Destrée, et, plus pour très longtemps, le pressage des huiles de colza et caméline dans une entreprise à la frontière luxembourgeoise.


Les cultures sont prévues en fonction des besoins, de la demande des clients. Graines de Curieux souhaite rester dans des productions bio 100% locales, donc de saison (les récoltes ont lieu entre fin juillet et fin septembre). Les stocks ne sont donc jamais complétés avec des achats en dehors des producteurs partenaires. A contrario, s’il y a surplus de production qui ne peut être écoulé sur le marché local, alors les exports ne sont pas exclus. Ceux-ci se concluent principalement vers la France et l’Allemagne.


En plus des aspects abordés précédemment on peut mettre en avant la réflexion sur l’économie circulaire. Aucune sortie de l’entrepôt n’est considérée comme un déchet. Ce qui ne passe pas à la trieuse peut être, selon la nature du produit, utilisé par d’autres transformateurs pour l’alimentation humaine (par exemple, les lentilles cassées finissent en soupe), ou utilisé en alimentation animale ou bien en dernier recours finir dans un biométhaniseur. Les sachets de vente sont en matières compostables industriellement et sont fabriqués en Flandres. Du point de vue énergétique, il est difficile pour le moment de faire un bilan, les installations étant assez récentes. Mais il est clair qu’un gros post de consommation est le transport des matières premières et des produits finis. Afin de réduire l’impact, outre le fait que la filière est géographiquement limitée de la production à la vente, les transports sont optimisés pour réduire les trajets.


 

ENCART – Cultures en association

La pratique communément appelée cultures associées, association de culture ou encore cultures en association, consiste à cultiver simultanément sur la même parcelle plusieurs espèces pendant une période significative de leur cycle de croissance. Cette pratique, qui est en fait une copie de ce que la nature fait (on ne voit en effet jamais de monoculture à l’état sauvage…), a toujours été pratiquée en agriculture. Elle a progressivement disparue lors de l’intensification de l’agriculture au cours du 20e siècle, pour laisser place à des monocultures très spécialisées. Mais quelques irréductibles agriculteurs bio ne l’ont pas laissée tomber dans l’oubli. Et elle est de nouveau à la mode dans tous les milieux agricoles, avec plus ou moins de succès. Le frein principal à sa généralisation est la nécessité de trier après récolte pour séparer les différentes espèces cultivées. Pourquoi la culture en association est-elle intéressante ?

Association lentille-caméline

Tout d’abord, on cherche à optimiser la couverture et l’occupation du sol, avec des plantes à enracinement et développement foliaire différents, parfois même décalés sur la saison. Ainsi on optimise la lutte contre le développement des adventices par une couverture du sol maximale, mais également l’utilisation des ressources du sol (eau, nutriments). Apporter plus de diversité dans les cultures permet de casser le cycle de certains ravageurs. Ensuite, on peut espérer bénéficier d’avantages mutuels. Le type d’association le plus pratiqué est l’association céréale-légumineuse. Ainsi, la légumineuse (pois, fèverole, vesce, lentille…) profite de la tige de la céréale comme tuteur, tout en enrichissant le sol en azote (propriété des légumineuses grâce à une symbiose avec une bactérie fixatrice d’azote) ce qui permet d’améliorer la teneur en protéine du grain de la céréale. De plus, les rendements en cultures associées sont parfois meilleurs qu’en culture pure.

 

Créer du lien tout au long de la filière

Aujourd’hui, 30 agriculteurs sont partenaires de Graines de Curieux. La société n’a pas vocation à être une coopérative, les agriculteurs restent des partenaires commerciaux. Mais la proximité est de mise pour garantir que les filières se développent dans les lignes de conduite définies par Isabelle et son équipe. La relation est basée sur un contrat défini avant implantation des cultures. Le prix d’achat de la récolte est fixé au moment de l’établissement du contrat, sur base de la mercuriale des prix de Biowallonie, qui reprend les cours des prix des céréales, légumineuses et oléagineuses bio pour le marché libre en Belgique, France et Allemagne. En signant le contrat, l’agriculteur s’engage à respecter le cahier des charges de production. Si celui-ci ne contient pas d’exigences concernant l’aménagement des parcelles et l’entretient des milieux naturels, il définit les variétés à utiliser et donne des pistes d’itinéraires techniques. Sur base d’un accord de confiance, les producteurs partenaires sont tenus de favoriser les techniques mécaniques, afin de promouvoir l’absence totale de recours à des produits phytopharmaceutiques, même ceux autorisés en bio. Les agriculteurs sont donc libres de la gestion de leurs cultures, mais ils peuvent bénéficier, à la demande, d’un accompagnement technique de la part de l’équipe. Ce sont ensuite les agriculteurs qui gèrent et livrent les récoltes.


La vente des produits finis passe majoritairement par des grossistes, permettant que la production se retrouve dans une variété de commerces locaux, près de 600 (magasins à la ferme, magasins bio, mais aussi certaines grandes surfaces). Certains magasins sont livrés en direct, mais c’est assez rare et plutôt lié à des partenariats historiques. En effet, Moïra l’explique : « Nous sommes une petite équipe et nous gérons déjà tout de A à Z. On n’a pas les ressources pour s’occuper de la commercialisation. Il y a déjà l’E-shop pour lequel nous gérons nous même la préparation et l’envoi des commandes ». Soucieux de garder un lien avec le citoyen, ils participent à des salons sur lesquels les membres de l’équipe sont toujours eux-mêmes présents. « On ne peut pas déléguer à un jobbiste ce travail ! On veut vraiment pouvoir expliquer aux gens ce qu’on fait, comment et pourquoi. C’est très important pour nous ! ». Vous pouvez d’ailleurs retrouver le stand de Graines de Curieux au village des producteurs au Salon Valériane !


Graines de Curieux et Nature et Progrès

C’est en 2018 que Graines de Curieux rejoint Nature et Progrès, sous l’impulsion d’Eddy et Moïra principalement. Mais la volonté de rester dans le cadre de la charte est toujours bien présente chez Isabelle et l’ensemble de l’équipe en est consciente. « Je connais Nature et Progrès depuis toujours, ma mère étant une fervente membre », nous raconte Moïra. « Pour nous, la charte apporte quelque chose de plus éthique, de plus solidaire que le label bio européen. C’est un gage de qualité supplémentaire pour nous et pour nos consommateurs ».

www.grainesdecurieux.com



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